Par Ali Ziraatpishe
Début 2024, un recensement fédéral américain a dénombré 771 480 personnes sans domicile fixe en une seule nuit à travers le pays – un chiffre record –, mais il ne prenait en compte que les personnes que les autorités avaient pu localiser.
Ce chiffre exclut des millions de personnes vivant dans des conditions précaires, comme dans leur voiture, dans des chambres surpeuplées, dans des motels où elles séjournent à la semaine, ou encore chez des amis ou des proches pour une courte durée. Ces personnes forment un groupe bien plus important qui reste non recensé : un phénomène désormais connu sous le nom de « sans-abrisme caché » aux États-Unis, largement ignoré et sous-déclaré.
Les jeunes sont particulièrement touchés. Chaque année, on estime à 4,2 millions le nombre de mineurs et de jeunes adultes sans domicile fixe, mais la plupart n'ont jamais recours aux centres d'hébergement ni aux services sociaux. Les familles contraintes de vivre à plusieurs, les personnes âgées vivant dans leur voiture ou dans un bus, et les travailleurs louant des logements insalubres ou non déclarés sont quasiment absents des statistiques gouvernementales.
L'ampleur de cette population non recensée révèle que la véritable crise ne réside pas dans le sans-abrisme mesuré, mais dans celui ignoré par les autorités compétentes.
Les personnes sans domicile fixe visibles ne représentent qu'une infime partie d'une urgence bien plus vaste. Le sans-abrisme caché constitue la majorité silencieuse de la crise du logement ; il touche des personnes qui, bien que non comptabilisées dans les statistiques, vivent au quotidien dans une grande précarité.
Quelles sont les causes du sans-abrisme caché ?
La principale cause du sans-abrisme caché est le fossé grandissant entre les salaires et le coût du logement.
Près de la moitié des ménages locataires du pays consacrent aujourd’hui plus de 30 % de leurs revenus au loyer. Des millions de personnes dépensent plus de la moitié de leurs revenus simplement pour se loger. Lorsque les revenus sont si fortement absorbés par le logement, même une petite dépense – une facture médicale, une réparation automobile ou un jour de travail manqué – peut contraindre les personnes concernées à se retrouver dans des situations de logement précaires et instables.
Les loyers ont fortement augmenté dans la plupart des villes au cours de la dernière décennie, tandis que les salaires n’ont pas suivi le même rythme. Les chercheurs ont mis en évidence une corrélation claire : la hausse des loyers s’accompagne d’une augmentation du nombre de sans-abri.
L’offre de logements sociaux s’est quasiment effondrée. De nombreux logements anciens et bon marché ont été démolis, soumis à des restrictions d’urbanisme ou transformés en biens immobiliers plus rentables. Cette situation a entraîné la disparition de ce qui constituait autrefois la principale source de logements abordables du pays.
La pénurie est particulièrement criante pour les locataires à très faibles revenus. Des études nationales montrent qu'il n'y a qu'environ 35 logements abordables et disponibles pour 100 ménages appartenant à cette catégorie.
Face à ce manque d'options, les personnes concernées s'installent chez des proches, alternent entre logements chez des amis, séjournent dans des motels ou dorment dans leur voiture près de leur lieu de travail. Ces situations précaires sont rarement comptabilisées comme du sans-abrisme.
La stagnation des salaires aggrave la crise. De nombreux travailleurs à temps plein gagnent encore bien moins que le loyer nécessaire pour louer même le logement le moins cher disponible.
Dans aucune région, un travailleur au salaire minimum ne peut se permettre un modeste appartement d'une chambre sans payer un loyer bien supérieur aux plafonds recommandés. Les aides au logement ne bénéficient qu'à une petite fraction des personnes éligibles, laissant la majorité sans assistance.
Le sans-abrisme caché n'est pas le fruit d'un échec personnel. Il résulte de facteurs structurels, de loyers élevés, de bas salaires, de la disparition des logements abordables et d'un soutien insuffisant qui contraignent des millions de personnes à vivre dans des conditions précaires et instables.
Quel est le rôle de l'État dans cette crise ?
Les programmes gouvernementaux visent à réduire le nombre de sans-abri, mais ils ne touchent qu'une petite partie de la population dans le besoin. En 2023, les statistiques fédérales ont montré qu'environ 2,3 millions de ménages ont bénéficié d'une aide au logement, tandis que plus de 7 millions de ménages à très faibles revenus n'ont rien reçu. Même pour ceux qui y ont droit, l'aide est souvent inaccessible. Dans de nombreuses villes, les familles attendent entre cinq et dix ans pour obtenir un bon de logement.
Le parc de logements sociaux a fortement diminué. Depuis les années 1990, le nombre de logements sociaux fédéraux a chuté de près de 1,5 million. Une grande partie des logements restants nécessitent d'importantes réparations et ne peuvent accueillir de nouveaux locataires.
Les centres d'hébergement sont également saturés. De nombreux centres urbains fonctionnent à pleine capacité, voire au-delà, tout au long de l'année, contraignant les personnes sans abri à chercher refuge dans des lieux informels et précaires.
Les politiques étatiques et locales criminalisent souvent les besoins essentiels à la survie. Au moins 20 États appliquent des lois qui interdisent de dormir dans son véhicule, de se reposer dans l'espace public ou de camper dans certaines zones. Ces mesures ne contribuent pas à réduire le nombre de sans-abri. Au lieu de cela, ils poussent les gens vers des espaces cachés, des voitures, des motels ou des logements surpeuplés, où ils sont moins visibles et plus vulnérables.
La politique fédérale du logement repose largement sur les promoteurs privés pour la production de logements abordables. Or, ces promoteurs construisent moins de 100 000 logements de ce type chaque année, bien loin des 500 000 nécessaires pour répondre à la demande nationale.
Globalement, la réponse gouvernementale est sous-financée et inadaptée à l’ampleur de la crise. De nombreux programmes existent en théorie, mais n’atteignent pas les personnes sans-abri invisibles. Par conséquent, des millions de personnes demeurent dans des conditions précaires et dangereuses, sans perspective d’accès à un logement stable.
Comment le gouvernement manipule-t-il les chiffres ?
Les chiffres officiels du sans-abrisme ne reflètent qu'une infime partie du problème. Lors du recensement ponctuel de 2024, 771 480 personnes ont été recensées comme sans domicile fixe.
Les experts avertissent que ce chiffre sous-estime des millions de personnes. Des enquêtes suggèrent qu'environ 7,2 millions d'Américains vivent dans des situations précaires ou sont hébergés chez des proches, ce qui ne correspond pas à la définition fédérale du sans-abrisme. Parmi eux, 2,5 millions sont des enfants de moins de 18 ans, hébergés chez des membres de leur famille ou dormant dans leur voiture.
La réglementation gouvernementale restreint encore davantage cette définition. Une personne est considérée comme sans domicile fixe uniquement si elle ne dispose pas d'un logement fixe, régulier et convenable pour la nuit.
Les personnes vivant dans des appartements surpeuplés, des motels ou hébergées temporairement chez des amis sont invisibles dans les données officielles. Par exemple, une enquête de 2023 a révélé que plus de 500 000 adultes de 50 ans et plus vivaient dans des voitures ou des camping-cars, mais n'étaient comptabilisés dans aucune statistique gouvernementale.
Les rapports locaux peuvent aggraver la situation. Certaines villes sous-déclarent leurs chiffres pour obtenir des fonds fédéraux ou donner l'illusion de progrès. Dans certaines zones métropolitaines, 30 à 40 % des personnes accueillies dans les centres d'hébergement ne sont pas comptabilisées officiellement en raison de règles administratives ou d'enquêtes incomplètes.
Le nombre de jeunes sans-abri est largement sous-estimé. Les données fédérales font état d'environ 62 000 jeunes sans-abri non accompagnés, mais des études suggèrent que près de 1,5 million d'adolescents sont confrontés chaque année à une situation de sans-abrisme caché, hébergés chez des amis ou dans des lieux insalubres.
Il en résulte un fossé important entre la perception et la réalité. Les chiffres gouvernementaux donnent l'impression que le problème du sans-abrisme est moins important et plus facile à gérer, alors que des millions de personnes restent non recensées, vivant dans des conditions cachées, dangereuses et précaires. Leurs difficultés demeurent largement invisibles pour les décideurs politiques et le grand public.
Quel est l'impact de la crise sur la société américaine ?
Le sans-abrisme caché a de graves conséquences sur ceux qui le vivent. Plus de 1,3 million d'adultes survivent dans des véhicules ou des bâtiments abandonnés, souvent sans installations sanitaires de base, sans eau potable ni nourriture fiable. Les familles sont particulièrement touchées.
Près de 2 millions d'enfants connaissent l'instabilité du logement chaque année. Des études montrent que ces enfants ont deux fois plus de risques de souffrir de problèmes de santé à long terme et trois fois plus de risques de présenter des retards de développement que les enfants vivant dans un foyer stable.
La santé mentale est également affectée. Environ 45 % des adultes sans domicile fixe invisibles présentent des symptômes de dépression, d'anxiété ou de stress post-traumatique, un taux bien supérieur à celui de la population générale. Nombre d'entre eux consomment de l'alcool ou des drogues pour faire face au stress lié à cette précarité.
Le travail et les revenus sont également perturbés. De nombreux adultes occupent des emplois irréguliers ou mal rémunérés. Près de 30 % des personnes vivant en colocation déclarent avoir perdu leur emploi ou subir des interruptions de travail faute de pouvoir se loger de façon stable.
L'accès aux soins de santé est limité. Un rapport fédéral a révélé qu'un adulte sans domicile fixe sur quatre retarde ou évite les soins médicaux faute d'adresse permanente.
L'isolement social est fréquent. Les personnes vivant dans leur voiture, dans des motels ou changeant constamment de logement sont confrontées à la stigmatisation, à des menaces juridiques et à l'exclusion des services communautaires. Les groupes vulnérables, tels que les jeunes, les personnes âgées et les victimes de violence conjugale, courent des risques encore plus importants.
Le constat est sans appel : des millions d'Américains vivent au quotidien dans des conditions précaires et instables. Le sans-abrisme caché menace la sécurité physique, la santé mentale et les perspectives d'avenir. Ces difficultés restent largement invisibles dans les statistiques officielles, contraignant les plus vulnérables à endurer la souffrance en silence.