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Gaza et la mémoire africaine : un miroir des luttes

US Rep. Ilhan Omar (D-MN) (L) talks with Speaker of the House Nancy Pelosi (D-CA) during a rally with fellow Democrats before voting on H.R. 1, or the People Act, on the East Steps of the US Capitol on March 08, 2019 in Washington, DC. (AFP photo)

Par Amir Khosro Fathi

La tragédie palestinienne, et particulièrement le drame en cours à Gaza, dépasse les frontières du Proche-Orient. Elle résonne jusqu’au cœur de l’Afrique. Pour de nombreux Africains, les images de bombardements, de populations affamées et de terres confisquées rappellent un passé douloureux, celui de la colonisation, des pillages et des massacres perpétrés par les puissances étrangères.

Gaza est devenue un miroir tendu au continent africain : miroir de sa propre histoire, miroir de ses luttes inachevées, miroir de ses responsabilités actuelles.

Mais une question s’impose : comment un continent marqué par l’oppression coloniale, l’apartheid, la dépossession des terres et la lutte sanglante pour sa libération peut-il se montrer si timide dans son soutien à la Palestine ? Pourquoi les gestes de solidarité, bien que courageux, restent-ils épars, symboliques et insuffisants ?

L’Afrique et la Palestine partagent une mémoire commune, celle de l’occupation, de la dépossession et de l’humiliation. Lorsque l’on évoque la Nakba palestinienne de 1948, qui vit des centaines de milliers de Palestiniens expulsés de leurs terres lors de la création d’Israël, il est difficile de ne pas penser à l’Algérie coloniale. Là aussi, les populations autochtones furent massivement dépossédées de leurs terres, chassées vers la marginalité et contraintes de vivre dans la misère, tandis que les colons s’appropriaient les meilleures terres et les ressources.

De la même manière, l’apartheid sud-africain rappelle tragiquement le régime imposé aujourd’hui aux Palestiniens. Les bantoustans, ces enclaves où les Noirs étaient parqués et privés de leurs droits fondamentaux, trouvent leur reflet dans les territoires palestiniens, découpés en zones discontinues, quadrillés par les checkpoints, séparés par des routes réservées et des murs infranchissables.

Desmond Tutu, prix Nobel de la paix et figure de la lutte anti-apartheid, n’hésitait pas à dire : « Ce que vivent les Palestiniens ressemble, en certains points, à ce que nous avons vécu sous l’apartheid. »

À cela s’ajoute la mémoire des massacres coloniaux, qui trouvent un écho direct dans les tragédies palestiniennes contemporaines. Sétif en 1945, Thiaroye en 1944, Sharpeville en 1960 : autant de noms qui rappellent les répressions sanglantes des peuples africains en quête de liberté. Ces drames trouvent aujourd’hui leur miroir dans les massacres répétés de civils palestiniens à Gaza et en Cisjordanie, où chaque cycle de violence se traduit par des centaines de morts innocents, souvent des femmes et des enfants.

Ces parallèles ne sont pas de simples analogies rhétoriques. Ils expriment une mémoire partagée, profondément enracinée, qui devrait servir de fondement à une solidarité active. L’Afrique et la Palestine ne sont pas seulement liées par des idéaux abstraits de justice : elles le sont par une expérience concrète de l’oppression, une expérience inscrite dans la chair de leurs peuples et qui appelle une réponse commune.

L’histoire africaine regorge de grandes figures qui, dès les années 1960, ont affirmé leur soutien indéfectible à la cause palestinienne. Nelson Mandela, dans un discours de 1997, rappelait avec force que « notre liberté est incomplète sans celle des Palestiniens ». Par ces mots, il établissait un lien indissoluble entre la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud et celle menée par le peuple palestinien contre l’occupation et l’oppression. Pour Mandela, il ne pouvait y avoir de véritable victoire africaine si d’autres peuples continuaient à subir la domination étrangère.

De son côté, Thomas Sankara, le leader révolutionnaire du Burkina Faso, voyait dans la Palestine une cause inséparable du combat mondial contre l’impérialisme. Sa voix, ferme et claire, dénonçait toutes les formes de domination et appelait les peuples opprimés à s’unir au-delà des frontières et des continents. Dans sa vision internationaliste, défendre la Palestine revenait à défendre la dignité de tous les peuples exploités.

Kwame Nkrumah, père du panafricanisme ghanéen, s’était lui aussi exprimé sur l’importance d’une solidarité africaine élargie aux causes de libération hors du continent. Pour lui, l’Afrique, nouvellement indépendante, devait tendre la main aux autres peuples encore sous le joug colonial ou militaire, parmi lesquels les Palestiniens occupaient une place centrale.

Ces prises de position démontrent que la solidarité avec la Palestine n’est pas une invention récente ni une lubie idéologique contemporaine. Elle s’inscrit au contraire dans une continuité historique profonde, au cœur même du panafricanisme, qui a toujours lié la libération africaine à celle des autres peuples opprimés de la planète.

Malgré cette mémoire commune et l’héritage de figures emblématiques du panafricanisme, l’Afrique contemporaine peine à se montrer à la hauteur de son histoire. Certes, la solidarité ne manque pas dans les discours et les déclarations. L’Union africaine condamne régulièrement les violations des droits humains commises contre le peuple palestinien.

Dans plusieurs pays, des manifestations sont organisées, des rassemblements dénoncent l’injustice, et des partis politiques, à l’image du Courant populaire en Tunisie, vont jusqu’à engager des actions courageuses comme la grève de la faim pour alerter sur la famine imposée à Gaza. Ces élans de solidarité montrent qu’une partie du continent refuse l’indifférence.

Mais, face à l’ampleur de la tragédie palestinienne, ces gestes restent largement insuffisants. Ils demeurent fragmentés, dispersés et symboliques. Or, Gaza s’enfonce chaque jour davantage dans une catastrophe humanitaire : famine, bombardements, destructions massives, isolement diplomatique, génocide.

En août 2025, l’ONU a officiellement déclaré l’état de famine à Gaza, avec près de trois cents morts recensés, dont une majorité d’enfants. Ce drame, qui devrait susciter un sursaut d’unité africaine, n’a pourtant donné lieu qu’à des réactions isolées.

Cette situation révèle une contradiction majeure. Comment un continent qui a lui-même subi le colonialisme, l’apartheid, les massacres et le pillage systématique de ses ressources peut-il se contenter d’une solidarité symbolique envers un peuple qui vit aujourd’hui une oppression similaire ? Comment l’Afrique, qui s’est libérée au prix du sang et de la dignité arrachée de haute lutte, peut-elle se montrer si hésitante lorsqu’il s’agit d’affirmer, à l’échelle collective, une position claire et ferme aux côtés de la Palestine ?

Cette timidité, qu’elle soit dictée par des calculs diplomatiques ou par la dépendance économique à l’égard de puissances étrangères, traduit un manque de cohérence entre la mémoire africaine et son action politique présente.

Pourtant, l’Afrique n’est pas condamnée à l’impuissance. Elle dispose d’atouts considérables pour peser dans la défense de la Palestine. Avec ses plus de 1,4 milliard d’habitants, le continent représente une force démographique incontournable. Sur le plan diplomatique, ses cinquante-quatre États lui donnent un poids décisif dans les votes à l’ONU et dans d’autres enceintes internationales. Sur le plan économique, même si ses richesses sont encore largement captées par des intérêts étrangers, l’Afrique demeure le centre des convoitises mondiales : minerais stratégiques, énergie, ressources agricoles. Ces leviers peuvent, s’ils sont utilisés collectivement, devenir des instruments de pression capables d’infléchir la politique mondiale.

D’autres régions du monde montrent déjà l’exemple. En Amérique latine, certains pays ont osé rompre leurs relations diplomatiques avec Israël. D’autres ont imposé des sanctions économiques ou se sont engagés dans des actions judiciaires internationales. Face à cela, l’Afrique paraît souvent en retrait, prisonnière de ses divisions internes et de ses dépendances extérieures. Pourtant, rien ne l’empêche d’affirmer une position ferme et coordonnée, fidèle à son histoire et à sa mémoire.

En réalité, c’est peut-être à travers son rapport à la Palestine que le continent africain doit tester sa propre capacité à s’ériger en acteur politique global.

La solidarité africaine avec la Palestine ne relève pas seulement de la politique. Elle s’enracine également dans une responsabilité morale et spirituelle. L’Afrique, à travers ses traditions, porte une vision du monde fondée sur la dignité, la communauté et la solidarité. La philosophie de l’Ubuntu, qui proclame « je suis parce que nous sommes », enseigne qu’aucun être humain ne peut se réaliser pleinement dans l’indifférence à la souffrance d’autrui. Or, à Gaza, des familles entières vivent aujourd’hui ce que les Africains ont connu hier : la faim, l’exil, la répression et le mépris de leur humanité. Ne pas se tenir aux côtés de la Palestine serait une trahison de cet héritage spirituel.

Les religions, également, rappellent ce devoir. Le christianisme, très présent sur le continent, prêche la solidarité avec les pauvres et les persécutés. L’islam, religion de centaines de millions d’Africains, insiste sur la justice et le devoir d’assister les opprimés. Cette dimension morale et spirituelle devrait suffire, à elle seule, à imposer aux États africains de dépasser la prudence diplomatique pour défendre clairement la cause palestinienne. Comme l’ont montré les écrivains, penseurs et artistes africains de toutes les générations, l’art et la pensée n’ont de sens que s’ils servent la dignité humaine et la justice universelle. Gaza, aujourd’hui, interpelle l’Afrique jusque dans son âme.

Si l’Afrique veut être fidèle à son histoire et à sa conscience morale, elle doit franchir un cap décisif : passer de la solidarité symbolique à une stratégie politique concrète. Cela implique d’abord une diplomatie offensive, capable de transformer les votes isolés en positions collectives. L’Union africaine et les organisations régionales devraient prendre l’initiative de porter la question palestinienne au centre de leurs agendas, en exigeant des enquêtes internationales, en votant des résolutions contraignantes, en interpellant publiquement les grandes puissances complices de l’occupation.

Il s’agit également d’assumer des mesures politiques et économiques concrètes. L’Afrique peut suspendre ses accords militaires et commerciaux avec Israël, interdire sur son sol les produits issus de la colonisation, et conditionner ses relations diplomatiques au respect du droit international. Ce choix serait cohérent avec l’histoire africaine elle-même, marquée par le recours au boycott international contre l’apartheid sud-africain.

La mobilisation doit aussi s’étendre aux sociétés civiles. Les syndicats, les mouvements étudiants, les associations religieuses et panafricaines ont un rôle majeur à jouer pour organiser un boycott citoyen et culturel des entreprises complices de l’occupation. Des campagnes coordonnées sur le continent pourraient donner une visibilité mondiale à la solidarité africaine.

Enfin, la solidarité humanitaire doit se traduire par des actions concrètes : création d’un fonds panafricain de soutien à Gaza, envoi de missions médicales, accueil d’enfants blessés dans les hôpitaux africains. Ces mesures, si elles étaient portées ensemble par les peuples et les États, transformeraient le visage de la solidarité africaine et en feraient un acteur incontournable sur la scène internationale.

La mobilisation africaine en faveur de la Palestine existe, mais elle reste dispersée et trop souvent limitée à des symboles. Les grèves de la faim, les manifestations et les initiatives diplomatiques, aussi courageuses soient-elles, ne suffisent pas à répondre à l’ampleur de la tragédie palestinienne. Gaza, aujourd’hui, est une épreuve de vérité pour l’Afrique. Elle interroge sa mémoire, son courage politique et sa capacité à se dresser collectivement contre l’injustice.

La cause palestinienne n’est pas une question extérieure à l’Afrique. Elle est le prolongement naturel de sa propre histoire. Comme hier les Africains se sont dressés contre le colonialisme et l’apartheid, ils ont aujourd’hui le devoir moral et politique de défendre un peuple qui subit la même logique d’oppression et de dépossession. Le message doit être clair : les peuples africains ne resteront pas spectateurs. Les États africains, forts de leur mémoire historique, doivent s’impliquer activement, non pas par charité, mais par fidélité à leur propre dignité.

À Gaza comme en Afrique, la lutte est une seule et même lutte. Elle oppose les opprimés aux oppresseurs, la dignité humaine à la domination, la justice à l’injustice. L’Afrique ne peut rester à la marge. Elle doit être debout, ferme et unie, pour que la mémoire de ses luttes ne se perde pas et pour que son avenir se construise du côté de la justice.

Amir-Khosro Fathi est analyste politique iranien basé à Bruxelles.

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SOURCE: FRENCH PRESS TV